"Il faut laisser le travail à ceux qui en ont besoin" m'a t'il dit.
Je ne me rappelle pas vraiment ce que je lui ai bredouillé comme réponse.
Pendant que je lui parlais, il inclinait la tête d'un côté, un peu comme le font les oiseaux - il semblait se concentrer sur mes mots et j'en étais légèrement perturbé.
L'intérieur de sa demeure était particulièrement dépouillé, austère même à bien des égards.
Il ne travaillait pas, n'avait aucun but dans l'existence autre que celui de perdurer jusqu'au lendemain.
Il ne possédait pas de moyen de communication moderne puisqu'il n'entretenait, à l'en croire, aucune relation amicale ou amoureuse.
Cet homme là me déclara pourtant qu'il se sentait heureux, et chaque jour davantage.
Était-il complètement fou, ou parfaitement sage?
Mon esprit ne parvenait pas à se prononcer.
En nous promenant plus tard dans les bois alentours, il me raconta une parabole, celle de l'heureux pêcheur (je suspecte fortement qu'il en est l'inventeur).
"Un pêcheur bien tôt levé, après une longue et rude randonnée, parvint au point d'eau où il souhaitait oeuvrer.
Préparant ses appâts et sa boîte de vers, il se rendit compte qu'il avait oublié tous ses hameçons.
Il se sentit honteux d'avoir été si négligent, pensa à rebrousser chemin et à ruminer sa bêtise le reste de la journée.
Puis, comme une brise passe sur une colline, son esprit se ressaisit et il s'assit au bord de l'étang, l'âme aérée, le coeur apaisé.
Il regardait, il respirait, il écoutait.
Il vit des libellules, il vit un martin-pêcheur, il vit des têtards, des grenouilles et des fleurs.
Il admira la courbe du trajet solaire, il huma l'humidité grouillante de vie.
Non, le pêcheur n'attrapa aucun poisson mais cette journée devint, pour lui, un souvenir adoré".
Je devinais la leçon de morale de cette parabole : même en n'attrapant pas le pompon, on pouvait apprécier le tour de manège.
La partie était gratuite.