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Une âme effarouchée

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20 août 2026

Moue

 

Elle fait la moue quand je lui énumère les quartiers où mes pieds m'ont emmené récemment, sans nécessité aucune, par envie ou plus souvent par hasard.

"Pourquoi tu es allé là bas ? T'étais pas obligé je veux dire ?"
Elle aime beaucoup son propre quartier,
cocon qui lui offre un sentiment de sécurité assez intense (il est très rare que dans son champ visuel traîne un homme à la peau foncée, ou que surgisse une tête bizarre de défoncé).
Elle adore cet environnement où tout un chacun court se terrer au plus vite, derrière le mur de sa petite partie, seul habitant recensé du territoire (peu étendu) de sa "vie";
tout le voisinage tirant secrètement fierté de sa capacité à être déjà un peu mort
à
se cacher formidablement derrière d'épaisses portes de fonte
pour oublier l'allure,
éloigner les airs
et nier les sons
produits par d'autres êtres que soi.
 
Alors qu'ailleurs la vie pétille,
et qu'ici le maïs craque au dessus de braises attisées par les mains tannées d'un homme immigré.
Tandis que brille dans le contre-jour d'une douce fin de journée le duvet blond de longues jambes ukrainiennes;
des langues se délient,
des chairs se rejoignent.
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12 juillet 2026

Crème crue

Ensuqués.
On est torse nu, en short, parce qu'il fait chaud, comme tout le temps et comme partout.
Il pose sa bière sur la table de jardin, lève haut les sourcils tout en tournant ses paumes de main vers le ciel : "ça te dérange si je parle crûment ?"
Sans attendre de réponse :
"Je te jure, cette fille j'ai envie de la bouffer, de sucer sa peau, de mâcher ses chairs,
la mordre à pleines dents
pour, à travers elle, mastiquer la vie,
tu vois ?"
Distraitement, il pince son téton droit entre le pouce et l'index.
"Ça me prend souvent, il faut que je la lèche partout
Je sens l'urgence monter
mais aussi le délice de ralentir, de rendre l'instant de plus en plus lent.
Elle me donne un plaisir immense en me montrant le plaisir qu'elle reçoit tandis que je roule une pelle à ses lèvres d'en bas.
Tu vois ?"
...
"Un plaisir qui vaut bien un ou deux poils pubiens coincés entre les dents, ah ah.
Après elle se penche pour me prendre à son tour en bouche, elle va et vient, et moi - comprimé entre sa langue et ses lèvres - je ne sais plus qui je suis ni où mon sexe se trouve et
elle finit par 
expulser ce qui, de moi, explose."
...
"Excuse ma crudité, mais j'aime tant parler du plaisir, c'est comme si je le revivais en l'évoquant avec toi."
L'air ému, il efface du pouce la buée qui recouvre sa bouteille de bière.
"Bon alors, t'as faim ? On avale quoi devant ce match de foot, tacos ou pizza ?"

24 juin 2026

Douce mais ferme

Sa main droite venait, à intervalles réguliers, effleurer les sommités florales des lavandes avant de venir se porter en dessous de son nez.

Je revois parfaitement la scène,

« ma» scène,

celle que j'ai préférée interpréter entre toutes,

la brise caressant les allées du square Cyprian Norwid,

la scène de la rencontre, entre ombres et lumière,

désir et excitation surgis d'on ne sait où pour venir épicer mes jours et commander ma vie.

Si, en réalité, on connaît,

je connais à coup sûr la source de ce surgissement : le geste agile, fermement doux, de la main qui venaient tâter la réalité pour en humer l'odeur résiduelle.

Le temps d'un regard avait suffi pour collecter l'indice d'une prometteuse sensualité,

dans ces gestes discrets et gracieux de la main droite qui commandait, avec une douce fermeté, des doigts agiles et caressants.

Ainsi donc je l'avais choisie, celle qui possédait cette main et ses doigts,

ainsi donc je l'avais suivie puis abordée avec la foi de qui se croit guidé par une grande volonté cosmique.

17 juin 2026

Un excellent trajet

Il ne faut pas fumer,

c'est interdit,

et le vapotage aussi, c'est interdit

sur les quais et sur tout le réseau de transport,

indique la voix, douce mais ferme, de l'enregistrement audio.

Voix qui nous ordonne aimablement de valider notre titre de transport,

qui nous conseille de boire (car il fait très chaud)

tout en prenant soin (« beware of the pickpockets ») de ne pas tenter des voleurs, potentiellement grouillants,

Voix qui nous enjoint, si nous sommes victimes ou témoins de harcèlement (et si ce harcèlement revêt un caractère sexuel) à envoyer sans tarder un message d'alerte aux autorités compétentes qui sauront agir face à ces potentiels violeurs qui se cachent un peu en chacun de nous.

La voix jongle avec les sexes tandis que se succèdent les annonces,

le silence semble un ennemi, une peur ineffable.

Près de là reposent, allongés et pieds nus,

des livreurs (de repas) sur l'herbe grillée et sur la terre nue,

fatbikes à portée de pied, coups de pédales comme projet de soirée ;

tout le quartier marine dans l'odeur des tilleuls,

dans le parfum entêtant de leurs fleurs qui s'entêtent à vouloir nous faire aimer la vie.

Et la voix qui nous souhaite un excellent trajet.

1 juin 2026

Une glace à la noix

C'est le dernier jour

de la foire du Trône 
et, peu après que nous ayons passé le contrôle sécurité, elle me confie avoir envie d'une "glace à la noix", un parfum qu'elle n'a encore jamais goûté, dont elle vient même d'apprendre la possibilité de son existence;
une glace à la noix, au parfum de nouveauté,
alors que jusqu'ici nous avions toujours, à la foire du Trône, toujours partagé des churros fourrés toujours au Nutella.
Sa lubie s'emballe 
Ses envies s'envolent 
en volutes allégées du lest du passé

 

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23 mai 2026

Hérold

A peine le temps d'apprendre quelques petites choses

sur la vie que le temps apporte déjà

l'âge qui dévore les mots exprimant ces choses

qui garnissaient la vie.

*

sitôt le corps allongé, les paupières s'écroulent de fatigue,

et vaquent,

dans la tête - posée sur un banc du square Hérold - les pensées

qui finissent par s'échouer encore au même endroit.

Quelle absence désolante de surprise !

Et toujours la vieille

odeur de renfermé,

et l'écho d'anciens sons étouffés, comprimés par le roulement lourd du temps.

*

au-dessus du visage

les faines du hêtre pourpre pendent, se balancent dans le vent avec leurs « poils » et leur air de grotesques testicules.

Le quartier tout autour n'a guère changé

les troènes inondent encore de leur odeur sucrée les allées du parc, comme lors des printemps d'il y a maintenant maints printemps.

Le quartier n'a pas changé

pourtant tout est différent puisque l'écho de nos pas ne résonne plus dans ces allées.

*

Paupières demi ouvertes,

pétales jaunes des cistes caressés par le vent,

corneille qui râle et jamais ne rigole

Il est mort depuis combien de temps maintenant ? quelques années, peut-être même une décennie et ce dont je me souviens le mieux est … son appréciation des aspirateurs sans sacs qui l'avaient profondément déçu « qu'est-ce que ça a de mieux qu'un aspirateur classique puisqu'il faut quand même vider l'appareil ?»

Presque rien d'autre de lui ne subsiste dans ma mémoire

(n'ai-je vraiment pas assez de place, en moi, pour héberger une plus grande quantité d'autrui ?)

*

Bourdonnement des abeilles qui berce,

plongeon dans l'oubli du présent et

sur l'écran des paupières alourdies défilent les images du passé (et inventions délirées) autour de la délicieuse plombière polonaise.

Moi et ma blague placzek !

séchée sur place, pourtant toujours dressée,

quand finira t'elle par s'écrouler ?

the year of the plague

la blague à placzek

l'année desséchée,

le moi soumis

sans aération

de ces mois moisis.

*

Mord à belles dents dans la peau de mes cuisses le soleil conquérant.

Me réveille et me hisse au niveau de maintenant.

Lassé, désexcité

envie d'une nouvelle quête, d'un fantasme inassouvissable,

que s'allume en moi une inédite lubie.

Et pourquoi pas cette rousse qui s'assoit sur le siège en face ?

Ses cheveux s'enflamment dans la flaque de soleil écrasant le tram coincé au milieu d'un carrefour.

Maquillage sophistiqué, visage juvénile en mode insta, tactique tiktok,

air de poupée, couleurs de peau qui semblent trafiquées par un gros processeur quelque part ailleurs.

Pourtant pas d'écran entre ce visage adorable aux traits « parfaits » et la triviale réalité.

Cette rousse, capable de renvoyer les rayons du soleil plus lumineux qu'ils ne lui sont arrivés,

cette frimousse, encore plus irréelle dans ce tramway que projetée sur un espace virtuel,

cette belle pousse sera, c'est décidé, ma prochaine, mon insondable vérité.

18 mars 2026

Au-delà du champs

Danse,

en te déhanchant

te frottant contre l'air

fais couple avec la vie.

Danse, chante,

Parsème les champs du quotidien

égrène ces flux venus de loin.

Dessille nos yeux,

fait vaciller l'aigreur et

les coups de bec quotidiens.

Propulse,

Envoie nous surplomber les sales champs du blé,

poisseux lieux de batailles,

tous les chants détournés par une vanité mal placée.

Tourne,

au rythme des vents et

emporte au loin ces miasmes délirants.

 

24 février 2026

Patte et moignon

Quand tes yeux tombent sur un de ces pigeons qui te font pitié,

dans un square, sur le boulevard,

un de ces pigeons amputés, qui claudiquent sur une patte et un moignon, 

Quand tu croises un de ces pigeons, s'il te plaît pense à moi.

La prochaine fois que tu vois un pigeon sur patte et moignon, 

qui erre et claudique à côté de ton banc, prêt à tout ingérer contre un peu de chaleur,

la prochaine fois, souviens toi que ma vie est un peu celle de ce pigeon là.

16 février 2026

Dandelion

 

Le fleuve couleur boue, les quais plein de gadoue, les camions malaxeurs à l'arrêt qui disparaissent au milieu de la brume... En ces jours d'interminables pluies, la ville apparaît si triste et laide qu'elle en devient émouvante.

Dandelion, c'est son nom, slalome entre les gouttes et, à son épaule, gigote un tote bag vertueux « fait à la main par des femmes du Guatemala». C'est l'heure du déjeuner, elle saute dans une rame, une de ces vieilles dont il reste si peu d'exemplaires, et le métro repart en grinçant comme écrasé entre le viaduc métallique et le ciel dépressif.

Des restes de St Valentin affichent encore leur vulgarité sur certaines publicités : « ravivez la flamme en lui offrant un teint lumineux et des yeux défatigués » (masque facial combinant cryo et lumino-thérapie), « plutôt vibro que resto » (jouets de love store)...

Loin d'y porter attention, Dandelion fronce les sourcils au dessus de l'écran de son téléphone en listant les nombreuses qualités demandées par l'offreur d'un emploi sous-payé : « ponctualité, bienveillance, goût du travail en équipe, caractère énergique, esprit d'initiative... » Dandelion se sait, tout au plus, ponctuelle, pour le reste … à quoi bon postuler ?

Elle soupire, balance le téléphone dans son sac pour prendre à deux mains le sandwich blanc de poulet/crudités qu'elle vient d'acheter à la boulangerie d'à côté. Elle mord dedans avec la rage de l'affamée et le désespoir de ceux, de celles qui veulent s'oublier dans les bouchées avalées.

La moutarde est suffisamment relevée pour faire oublier la fadeur d'un animal qui n'a jamais eu le temps ni l'espace de se fabriquer du muscle.

Dandelion repense à Jonathan qui ne l'a pas cru hier soir, qui la croit rarement en général car « j'ai été élevé par une mythomane, c'est compliqué de me mentir » (dixit lui).

Jonathan et sa mère, ses collègues, les gens dans les transports … Dandelion aime son prochain comme elle-même : parfois bien fort mais plutôt rarement.

 

4 février 2026

Si ç'avait été gratuit

La mairie a inauguré, samedi dernier, le réaménagement de la grande place à côté de chez moi.

La fontaine qui servait jusque là de rond-point automobile est devenue le centre d'un vaste espace à moitié végétalisé, à moitié piétonnier. Je musarde sur les nouveaux pavés, sous la bruine, heureux de ces itinéraires inédits et le mental semble respirer, se dilater à mesure que grandit l'aire piétonne.

Occuper le centre donne de nouvelles perspectives sur l'avenue, les rues et le boulevard qui se bousculent ici, on remarque aussi davantage le clocher de l'église néobyzantine.

Une merlette jaillit derrière un arbuste aux petits bougeons jaunes, je me demande s'il s'agit d'un forsythia prêt à reprendre contact avec la vie lorsque je perçois la démarche souple d'une dame plus très jeune, nez refait, qui cherchent des yeux quelqu'un à aborder,

je suis là donc elle m'aborde :

« Alors vous en pensez quoi de cette place ? (avec un air moqueur, elle continue sans écouter la réponse :)

elle a coûté 15 millions d'euros et on se retrouve avec tout ce minéraaaal et quelques malheureux bancs !

(rire jaune)

Le petit bout de pelouse est ridicule, en plus il est noyé, regardez, il y a déjà une flaque là !

(cette noyade du végétal semble la ravir)

Ah ça sera beau dans quelques mois !

(elle tapote mon avant bras avec sa main, au rythme de ses plaintes comme pour les faire pénétrer plus facilement dans mon organisme.)

Je suis sûre que dans quelques mois tous les arbres seront morts !

Comme dit Rachida Dati, sur la place de la République il n'y a pas un seul arbre qui a survécu ! ils sont tous morts

(ses yeux brillent de joie)

elle a raison là-dessus Mme Dati, sans vouloir parler de politique

(sa main vient se poser près de son cœur).

Et je vous parie que la fontaine sera dégradée en un rien de temps !

(elle brûle de gagner ce pari) 

Avant, elle était protégée par les voitures qui tournaient autour mais maintenant qu'est ce qui va empêcher les jeunes de mettre des graffitis partout ?!

(elle secoue la tête)

Pffff c'est trop minéraaaal, on va étouffer l'été, ça sera pire qu'avant,

écoutez, moi j'ai 88ans, bientôt 89, jamais je ne viendrai m'asseoir ici, ce n'est pas fait pour nous mais pour les vélos !

on aurait dû nous demander notre avis sur cette place et on nous l'a imposée !

Ah c'est encore une belle réussite de nos gaucho-écolo !

Ici ça a coûté 15 millions d'euros ! 30 millions à République !

Vous vous rendez compte ?! »

(elle se tait quelques secondes comme si elle voulait me laisser le temps d'absorber ces informations et de m'en indigner, puis :)

« si encore ç'avait été gratuit.... pourquoi pas...»

 

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